Living the Blues - Chapitre 4

L'âge d'or

1er décembre 1967.
Jamais je n'oublierai cette date.
Celle de mon premier concert comme membre à part entière de Canned Heat.
Nous partagions l'affiche avec les Doors au Long Beach Auditorium.
Nous étions bien complémentaires, avec les Doors. Nous représentions tous deux l'avant-garde du son de Los Angeles, forgé à l'aune de la scène de Topanga-Venice, attirant le même genre de public.
Les groupes de San Francisco qui faisaient la une des journaux, comme le Grateful Dead, Jefferson Airplane ou Country Joe and the Fish, faisaient plus dans les sons psychédéliques et la musique indienne. Les groupes de L.A. comme Canned Heat ou les Doors étaient plus orientés blues.
Alors même que nous avons donné de nombreux concerts ensemble d'un bout à l'autre des États-Unis et de l'Europe, nous n'avons jamais été très proches des Doors. L'environnement restait cordial mais concurrentiel, même si de temps en temps nous passions les quelques minutes précédant un set à discuter en fumant un joint. L'exception était Alan, qui avait l'habitude de traîner avec Jim Morrison : les deux créatifs introvertis de la bande courtisaient la mort comme s'il s'agissait d'une amante sombre et diaphane.
C'était une époque magique, une lune de miel au cours de laquelle nous regardions tous dans la même direction. Bien que ce soit Alan qui avait la formation musicale la plus académique, nous contribuions tous aux chansons de Canned Heat. Les idées de chacun des membres étaient intégrées et utilisées là où elles nous semblaient le plus utile. Il était rare qu'une idée soit récusée. Jamais Alan ne se serait permis de nous expliquer ce que nous devions faire avec nos propres instruments. Nous expérimentions, en discutions puis prenions une décision collégiale.
Nous adaptions la musique existante, la modifiions et en faisions de la nouvelle musique.
Bien que tous les artistes soient très individualistes, les oeuvres d'art qu'ils créent ne sont pas uniquement les leurs, pas complètement uniques, parce que tout artiste apprend des autres artistes. Même un artiste-peintre aussi singulier que Picasso a du voir d'autres peintures ayant eu une influence sur lui. Ce n'est que si quelqu'un naissait dans un monde totalement vierge d'art qu'il pourrait prétendre que toutes ses oeuvres ont été créées par lui et lui seul. Les artistes prennent ce qu'on leur donne et le remettent en forme.
C'était exactement ce que nous faisions. Nous bricolions les morceaux des vieux artistes de country et de blues et en faisions quelque chose de différent et de neuf. Lorsque nous faisions cela, nous nous réclamions d'eux, éthiquement et légalement. Et lorsque nous ne le faisions pas nous créditions les auteurs originaux.
Nous avons délibérément supprimé « blues band » du nom de Canned Heat. Nous ne voulions pas être étiquetés comme une bande de jeunes blancs qui copiaient les vieux maîtres noirs. Comme le disait Henry :
— Nous devons nous débarrasser de la mentalité d'arrière-salle de bistrot. C'est dans ce genre d'endroits que les aficionados du blues blanc étaient supposés se produire : dans des bistrots peuplés d'une poignée d'amateurs éclairés.
Depuis ses tout débuts, Canned Heat était un groupe tellement désorganisé que nous avons frôlé l'anarchie. Nous ne décidions que très rarement à l'avance de ce que nous allions jouer sur scène. Nous nous mettions juste au diapason des vibrations du public puis nous nous faisions mutuellement des propositions de morceaux.
Imaginez Alan complètement stone sur scène, ses lunettes en permanence cassées glissant le long de son nez, bavant sur son ampli et modifiant sans cesse l'accordage de ses guitares : ouvert pour le country blues, standard pour le city blues (les accordeurs électroniques n'avaient pas encore été inventés) pendant que le Bear nous faisait son « imitation de Jim Morrison » en laissant son microphone se balancer au bout de son fil à partir de son entrejambes.
Si un fan impatient commençait à brailler, le Bear hurlait à son tour :
— Nous sommes un groupe de blues, mec. On n'est pas à ce foutu Las Vegas.
Nous répétions, mais pas beaucoup. Et lorsque nous répétions c'était plutôt mou. Spontanéité et imprévisibilité doublés d'une touche d'esprit voyou, voilà ce qui faisait l'essentiel de notre charme. Nous étions juste assez organisés pour nous en rendre compte. Notre style de musique était porteur de tellement d'émotion intrinsèque que nous ne voulions pas trop répéter de peur de la rendre trop mécanique, trop stérile, ce qui est le lot de tellement de musiques contemporaines classées au Top Ten.
Notre musique n'a jamais été dictée par des objectifs de Top Ten ni par cette soif de succès commercial qui grève tant d'autres groupes. Nous oeuvrions à notre succès dans la dignité et avec du talent artistique, réalisant nos propres créations sans suivre aucune tendance. La conciliation de notre attitude anti-commerciale avec les contraintes du marché de la musique, tel était le défi que devait relever notre manager. Il était bien plus important pour nous de faire une déclaration, d'être différents, spéciaux. Nous voulions que nos publics passent un bon moment et trouvent notre musique convaincante. Nous ne cherchions pas à être comme les Beatles ou tous ces groupes de pop. Nous n'aimions pas même ce genre de musique.

Lors des quelques répétitions que nous faisions, Bear, Alan et les autres fumaient de l'herbe. Je me disais « Quelle bande de hippies. » Exactement comme dans The Sot Weed Factor. Le Bear me poussait à tirer un taf.
— Allez, Fito. Quel genre de Mexicain es-tu donc ? Tu ne fumes pas d'herbe ?
— Tu sais bien que ça n'a aucun effet sur moi, Bob.
Je n'ai jamais rien ressenti après les bouffées que j'ai prises de temps en temps juste pour que le gros soit content et parce que j'étais encore toujours le petit nouveau, un étranger et voulais devenir l'un des leurs.

Le lineup « classique » de Canned Heat, c'est-à-dire les membres du groupe au moment de son heure de gloire, était désormais en place. Et malgré toute notre désorganisation ou sans doute parce que cela plaisait à notre jeune et anarchique public, nous avons décollé. Bien que nous jouions encore de temps en temps au Topanga Corral, nous nous produisions surtout dans des clubs plus grands et plus riches : le Blue Law, le Cheetah, le Whiskey A Go Go et le Troubadour.
Je me sentais super bien. Voilà à peine un an que j'étais aux States et j'avais droit à de bonnes critiques dans la presse américaine, comme dans ce numéro du 13 janvier 1968 de « The Beat » qui qualifiait le nouveau batteur de Canned Heat « d'absolument fantastique et comparable à n'importe lequel des meilleurs batteurs de jazz. Au delà de ce 'driving beat' qu'il apporte à la musique de Canned Heat, de la Parra crée un son qui lui est particulier... Son solo, qui a littéralement fait hurler le public dans son siège, était un chef-d'oeuvre. » Tony Leigh, le journaliste, félicitait tout le groupe en disant « Il est impossible de retranscrire sur disque leur son et leur charisme personnel. Il faut les voir et les entendre en chair et en os. Rien d'autre ne ressemble à Canned Heat ».
Et c'était vrai. L'une des raisons à cela était cette propension des groupes de rock de l'époque à se livrer à une course imbécile au volume, à un volume fatal pour les oreilles. Et nous nous sommes lancés tête baissée là dedans. La « course à l'armement » était déclenchée lorsque nous avons commencé à nous produire avec Cream et Jimi Hendrix, qui utilisaient deux amplis Marshall chacun, bricolés pour que le volume soit très élevé.
Henry disait qu'il voulait pouvoir jouer assez fort pour pouvoir s'adosser aux ondes sonores qui venaient de derrière lui et qu'elles le maintiennent debout. L'ingénieur en électronique Frank Cooley, qui construisait des amplificateurs sur mesure lorsqu'il ne travaillait pas pour une entreprise de désinsectisation à Venice, lui a fabriqué un amplificateur à tubes de 1200 Watts qu'il a appelé « TNT » et branché à ses huit baffles, comportant chacun deux

haut-parleurs de 38 cm. Le résultat était énorme, un véritable mur de son. Cela impliquait que nous autres devions nous adapter et jouer plus fort également. Larry s'est arrogé deux amplis TNT monstrueux, qui envoyaient 600 Watts au travers de quatre baffles équipés de deux haut-parleurs de 38 cm chacun. Alan disposait de 300 Watts et de deux baffles avec deux haut-parleurs de 38 cm. Je n'avais pour ma part qu'un ou deux micros pour ma batterie. Donc, pour rester à niveau, il me fallait frapper si fort que ça me blessait parfois les mains. Alan et le Bear chantaient plus fort ; la voix de Bob était devenue rauque après un certain nombre de shows.
Bien qu'un nouveau groupe appelé Blue Cheer prétendait être le groupe le plus puissant du monde, nous avons su que nous les battions une fois que nous les avons entendu jouer. Ils ont ouvert pour nous au Fillmore de San Francisco et lorsqu'ils ont vu notre matériel ils ont réalisé que nous étions impressionnants. Canned Heat était sans aucun doute le groupe le plus puissant du monde en 1968-69.
Un soir, un propriétaire de club un peu coincé, qui avait été harcelé par ses voisins à cause du bruit, se tenait à côté de la scène avec un décibelmètre marqué d'un trait rouge indiquant le niveau sonore maximum que la police avait imposé à son club. Pendant le premier morceau nous flirtions avec le trait rouge. Il nous faisait des signes désespérés pour que nous réduisions le volume. Henry s'est contenté d'un sourire et a plaqué quelques accords vraiment impressionnants, qui nous ont quasiment arraché nos chemises. Le décibelmètre a bondi jusqu'au trait équivalent au bruit fait par un avion à réaction au décollage.
Le Bear a ri.
— Enfonce le clou, Fito, a-t-il gueulé. Vas-y, Henry. C'est l'heure du boogie. Fais exploser son truc ! Nous avons fait passer l'aiguille de l'appareil au dessus du maximum et l'avons maintenu à ce niveau jusqu'à ce que le décibelmètre soit foutu.
On ne nous a jamais plus demandé de jouer à cet endroit mais nous nous sommes vraiment bien amusés à bricoler avec le jouet de ce type. Nous ne nous demandions plus si nous avions laissé l'esprit « arrière-salle de bistrot » mentalement derrière nous.

A suivre...